• Laure

MANGER, CE PLAISIR COUPABLE

Manger est un besoin vital, comme boire ou respirer. Nous pourrions le satisfaire en ingérant la quantité nécessaire à notre survie, tel que nous inspirons et expirons la bonne dose d'air, en ajustant notre souffle lorsque la situation l'exige, effort physique, stress, sommeil, ...


Mais depuis les fameuses orgies romaines, en passant par les banquets gaulois, ripailles moyenâgeuses, festins des grandes cours, diners de gala, toutes les époques ont vu leur éclat resplendir dans des repas magnifiques et pantagruéliques. Signes extérieurs de bien portance et de richesse, manger en quantité a longtemps été synonyme de pouvoir et le "privilège" des élites. Les autres, les pauvres, avaient également un rapport très fort avec la nourriture puisque leur vie était consacrée à essayer de faire bouillir la marmite et à nourrir leur famille. A ce titre, je vous renvoi à la lecture de Germinal d' Émile Zola qui décrit magnifiquement - entre autre - le rapport à la nourriture des m ineurs et celui des patrons, et comment la faim et la peur de manquer pousse ou non à l'action.


En France et en Europe, lors des différentes guerres mondiales ou non, outre la sécurité, la préoccupation des civils a toujours été de pourvoir manger et l'essor de l'agriculture intensive pendant la période des 30 glorieuses en est l'illustration, on a produit pour ne plus jamais manquer.


C'est donc pétris de cette histoire plus ou moins proche que nous autres, français du 21ème siècle, vivons notre rapport à la nourriture. Enrichis (ou pas) de cultures diverses, l'accès à la nourriture à considérablement évolué au cours de ces dernières années. Lorsque j'étais petite, les supermarchés se trouvaient souvent en périphérie des villes, il fallait organiser son temps de courses et souvent sur un seul moment de la semaine (merci les samedis matin chez Carrouf bondé). Aujourd'hui, en ville, ces enseignes se retrouvent dans chaque quartiers, sous la forme de supermarchés de proximité. Ouverts de 7h à 21h tous les jours, elles relèguent les"tutus" ( comprendre les épiceries arabes de quartier) au second, voir troisième plan. Ce qui servait de dépannage devient l'usage et les courses se font donc un peu tout le temps, à l'envie. Il est même possible de faire ses achats 24h/24 dans plusieurs enseignes, suivant le modèle américain. Dans les villages, les commerces ont eux aussi été remplacés par des supermarchés ouverts tous les jours, dans lesquels on retrouve tout le nécessaire, de la boulangerie à la boucherie/charcuterie, en passant par la poissonnerie, la papeterie ou encore la droguerie.


Les enseignes de fastfood se sont également multipliées. Après l'essor de Mcdonald et Quick, de nouveaux restos rapides envahissent les rues; burger, kebab, pizza, sushis, on peut manger de tout et tout le temps, selon son désir immédiat. Les salads bar et autre concept bio fleurissent aussi, la nourriture y est dite "saine" mais elle satisfait également au plaisir immédiat. Désir exacerbé par l'habitude du sucre et du gras, le cerveau drogué et trompé par ces drogues.


Dans le même temps, s'affichent dans les médias les plus accessibles, télévision, publicités, magazines et réseaux sociaux, des corps minces, musclés, sains et bio. Manger devient l'occasion d'afficher ses bonnes valeurs et de prôner un mode de vie healthy . Sur Instagram, les influenceuses ne ratent aucune occasion de photographier des plats toujours plus "gourmands et sains", cuisinés maison avec des accessoires dernier cri, les ingrédients rangés dans des bocaux design, eux-même rangés dans les placards design d'une cuisine design.Mais les placards sont à double fond et de l'aveu même de ces nouveaux gourous du bien être, loin des regards ébahis de milliers de followers, se cachent les aliments honteux, vilains, communs, qui font pourtant le quotidien de millions de français. Et dans ce double fond, se cache également une amie de route bien tenace, la culpabilité. Pour pallier à cette culpabilité, on invente le fameux "cheatmeal" de la semaine, traduire par "repas sale", soit LE repas plaisir de la semaine, souvent pizza ou burger, mis en scène et sublimé par les filtres des smartphones et soit disant sans conséquences sur l'organisme. Le système de privations et récompenses fonctionne à plein régime.


Les sursauts velléitaires induit par les réseaux sociaux ne suffisent pas à faire du dogme du "bien manger" une réalité commune et entraine une perte de repaires que pour l'instant, personne n'arrive à rattraper.Loin des images retouchées de youtubeurs plein de bons sentiments, se trouve une réalité plus triste et plus grave. L'utilisation d'un besoin élémentaire comme d'une arme de propagande et de soumission. Aidés de campagnes marketing d'une envergure tellement immense que nous ne pouvons pas la mesurer, les dirigeants du monde et les grandes entreprises se partagent un gâteau vital, dont la portée va au delà du simple fait de se nourrir. Car comme le disait Hippocrate "que ta nourriture soit ton médicament" et nous savons aujourd'hui que les conséquences de la "mal bouffe" sur la santé sont catastrophiques dans les pays dits développés. Nous savons aussi que la spéculation sur les matières premières tels que le blé ou le riz a des conséquences catastrophiques pour une grande partie de la population mondiale et que des famines dévastatrices ont lieu en ce moment même dans plusieurs régions du monde. Que dire enfin de la façon de produire aujourd'hui, une agriculture intensive qui détruit les sols et produit des aliments toujours plus toxiques, l'élevage intensif, les fameuses "fermes des 1000 vaches", énormes consommatrices d'eau et polluantes à souhait, sans parler des horribles conditions d'élevage des animaux.


Des voix s'élèvent et c'est tant mieux pour demander un retour à une agriculture raisonnée, à taille humaine, locale et respectueuse. C'est le point de départ qui permettra à chacun de manger à sa faim et de pouvoir retrouver le plaisir d'un bon repas, sans culpabiliser d'être carnivore ou sans s'excuser d'être végétarien !


Je parlerai dans un prochain article de la nourriture et des émotions, car bien évidemment, elles jouent un rôle fondamentale dans notre rapport à l'alimentation et font également de l'acte de manger, un plaisir coupable !

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