• Laure

Un moment suspendu

Dernière mise à jour : 16 mai 2021


Tout commence en mars 2006, je suis enceinte, j'ai 22 ans. Bébé surprise comme on dit. Je suis contente, étonnement sûre de moi, certaine d'être capable d'assumer cette responsabilité. Je démarre un suivi chez ma gynéco habituelle sans me poser de question et je vais suivre le protocole qu'elle me propose jusqu'au bout. Inscription à la maternité, rendez-vous mensuels avec auscultation complète à chaque fois, batterie de tests et d'examens sanguin, échographies. Je ne veux pas de préparation à l'accouchement, pas envie de connaître les expériences joyeuses ou pas des autres futures mamans et de partager leurs angoisses. Mes deux voisines sont enceintes également, nous nous suffisons à nous-mêmes. Grossesse plutôt facile, je vis en montagne, je suis en bonne santé et bébé se porte comme un charme. J'ai été allaitée par ma mère, elle a accouché sans péridurale, je ferai pareil ai-je décidé. Je n'ai pas spécialement peur de l'accouchement, je suis assez sûre de moi et de mon corps pour me dire que ça va aller. Viens le jour J, je perds les eaux chez moi, trop contente, nous partons en voiture jusqu'à la maternité. Sur place, pas encore de contractions, le travail ne semble pas avoir démarré. On décide donc de me déclencher, perf d'Ocytocine et le travail commence. Je ne veux toujours pas de péridurale. J'entends des petites phrases « Oh elle a encore le sourire, bientôt ça va changer », « ah, elle peut encore marcher », qui me font basculer en mode alerte et peur. Une femme accouche dans la pièce voisine, elle pousse des cris, on me dit « ah vous voyez, ça c'est un accouchement sans péridurale »,moi qui répète depuis le début que je n'en souhaite pas. Peur. J'ai de plus en plus peur. Je tiens bon, je voudrais aussi accoucher sur le côté si possible, oui ok tant que ça ne gène pas l'équipe mais au moment de l'expulsion, la sage femme ne voit pas bien et me fait basculer sur le dos, bébé remonte, on me dit qu'on va aller chercher le médecin si je ne pousse pas mieux. Avec ce qu'il me reste de forces, je mets au monde ce bébé, aidée par une large épisiotomie non prévenue. Nathan est là, je suis la plus heureuse. Je sais déjà que je veux quitter la maternité le plus vite possible. Et que je n'apprécie pas qu'on le prenne, le tourne, le retourne, l'aspire, l'étire, le palpe. 3 jours sur place, des réveils toutes les deux heures par les sages femmes qui viennent « vérifier », peu de douceur dans tous ces protocoles, j'ai mal partout heureusement, mon bébé est cool, il tête bien et je n'ai pas de babyblues.


Six ans plus tard, je vis seule avec Nathan depuis quelques années déjà et je rencontre Tristan. C'est l'homme de ma vie. Nous allons vivre cinq années merveilleuses tous les trois et sans prévoir de faire un bébé, souvent en discuter, comment, pourquoi. Pour Tristan, l'idée d'être un pont pour son enfant est essentielle, nous réfléchissons à considérer les enfants comme des personnes et à respecter leur enthousiasme naturel. Je suis naturopathe, nous avons donc une démarche de réduire notre consommation de médicaments, d'utiliser des soins naturels et des réflexions sur le lobby pharmaceutique et médical. Nous nous sommes donc déjà décidé pour l'accouchement à domicile sans même en avoir parlé et sans projet de bébé. Tout ça se fait très naturellement et je ne sais même pas trop l'expliquer.Lorsque nous décidons d'agrandir la famille, c'est une chose actée, nous ferons le maximum pour rendre grossesse et accouchement les plus naturels possibles. Je consulte l'annuaire des sages femmes lyonnaises pour trouver celle qui nous accompagnera dans cette aventure, c'est simple, il n'y en a qu'une, rendez-vous est pris avec Marie Agnès.

Il faut savoir que lorsque je faisais des recherches sur l'aad, il ressortait que cela pouvait couter plus cher qu'un accouchement en maternité, que les sages femmes faisaient payer des surcouts à cause des assurances très chères, et que cela pouvait couter jusqu'à 1500 ou 2000€. Étant plutôt fauchés, je m'attendais à devoir renoncer à contre cœur à ce projet pour des raisons purement financières. Marie Agnès propose aussi une préparation à la naissance par l'haptonomie, là aussi, on m'avait dit que cela coutait très cher. En réalité, aucun supplément ne m'a jamais été demandé et je n'ai pas dépenser un centime pour mon accouchement.L'accompagnement que propose Marie Agnès est très simple, elle me demande comment je vais, me prescrit les analyses essentielles, les 3 échos réglementaires, nous discutons beaucoup de l'organisation physique et pratique d'un accouchement à domicile (matériel à prévoir surtout) et nous pratiquons l'haptonomie. Pas un seul touché vaginal ou autre exploration de ce genre durant toute la grossesse. Beaucoup de discussions, d'échanges, la confiance s'installe par le dialogue et non par le médical. C'est déstabilisant pour moi d'ailleurs, plus que pour Tristan qui trouve cela très simple et cohérent. Pour moi, je dois parfois me recentrer et retrouver seule la confiance en moi face à l'inconnu. En cela, je remercie énormément Marie Agnès. Elle m'oblige, par son peu d'informations transmises et une certaine forme de « mais tout va bien donc ne t'inquiète pas » à me concentrer sur mes propres capacités et à réfléchir à l'assistanat médical auquel nous sommes habitués. On a très peu l'habitude, et pourtant je viens d'une famille où l'on consulte peu la médecine, de penser par nous-mêmes en ce qui concerne la santé. Les habitus sont de faire une totale confiance aux médecins et de s 'abandonner à eux car ils Savent. Et ils nous rassurent sans cesse. Avec tel médicament, plus de douleur, avec tel autre, la grande forme, etc. Et surtout, ne les contredisez pas, ils ont fait des études pour avoir total pouvoir sur votre santé. Le fait d'être un peu lâchée par un soignant est assez étrange, surtout pendant la grossesse, mais finalement, c'est LE moment où l'on a besoin d'être sûre de ses capacités et on sera seule pour mettre au monde ce bébé, donc autant être sûre de soi.

Je regarde un merveilleux documentaire « Entre leurs mains » et cela me conforte dans notre projet de naissance à domicile. Je constate que les sages femmes du docu ont le même type de discours que la mienne, elles disent aux femmes qu'elles sont fortes, capables, faites pour ça.

Je dois m'inscrire à la maternité au cas où nous devrions finalement changer nos plans. Mes 2 visites obligatoires sur place me confirment que je n'irai qu'en cas de force majeure. Rendez-vous avec l’anesthésiste qui me dit qu'il va me vendre la péridurale même si je n'en veux pas car « c'est son fond de commerce » et la sage femme qui me dit que mon bébé est si petite qu'elle risque de s'étrangler avec son cordon dans mon ventre...


Jour j. Ou plutôt Nuit N. Avec une petite semaine d'avance, je commence à perdre les eaux vers 1h du matin, en allant me coucher. Pas vraiment de contraction, je me dis que je vais me coucher et voir si je peux dormir un peu (haha j'aurais dû profiter de la nuit précédente car je ne vais plus dormir pendant 16 mois :)). Mais entre l'excitation et les contractions impossible de trouver le sommeil. Je laisse donc Tristan dormir un peu et je vais au salon. Nous envoyons un sms à Marie Agnès pour la prévenir mais pas de stress, on a le temps et de toute façon, elle est sur un autre accouchement.


Jusqu'à 6h, je suis en mode "gestion de contractions", elles sont peu fréquentes mais assez fortes, j'utilise le ballon de gym, je prends deux bains chauds, je fais des exercices de respiration. Je suis chez moi, je suis à l'aise. Les garçons se réveillent, Nathan décide de partir chez mes parents pour la journée (ce sont les vacances de la Toussaint). Tristan prépare le lit en suivant les indications de la sage femme, il prépare aussi des draps dans le salon au cas où.

Je suis vraiment dans une bulle, je n'ai pas envie ni besoin de parler, j'ai un grand besoin de me concentrer pour gérer les contractions et trouver les meilleures positions possibles, d'autant que Marie Agnès n'arrive pas et que je ne sais pas du tout où j'en suis, est ce que c'est le début, est ce que c'est bientôt la fin ? Je me dis que si ce n'est que le début, je vais en ch*** car les douleurs sont assez fortes.

Vers 9h, je prends un nouveau bain et je m'installe dans ma chambre, presque sur le ventre, c'est la position la plus confortable pour moi. D'ailleurs, je vais la garder jusqu'au bout. Tristan comprend bien mes attitudes, il est très présent mais très discret, un verre d'eau, une parole rassurante, il a pris le relai pour les textos avec Marie Agnès et en même temps, il est chez lui, donc il fait aussi ses trucs de son côté, il peut manger, boire son café, lire un bouquin, échanger avec la famille, ...

A 10h30 environ, je sens que les choses s'accélèrent et que les contractions changent, je comprends que c'est la phase finale... et que ma sage femme n'est pas là et qu'elle ne sera pas là à temps car elle nous indique qu'elle part tout juste de chez elle, il lui faut 3/4 d'heure pour venir. Petit instant de flottement, légère panique, puis Tristan me dit "ok c'est bon je le fais, je gère". La sensation que j’éprouve à ce moment-là, c'est de me laisser glisser vers lui, j'oublie le reste, je connecte à ses instructions, je lui donne toute ma confiance d'un seul coup.

Comme je ne sais pas ce que je dois faire, pousser, pas pousser, pousser fort, arrêter de pousser, je repense à un extrait du documentaire dans lequel une des sages femmes dit que la poussée est un réflexe et que le corps sait faire. Alors je laisse faire et j'accompagne simplement. C'est très intense comme moment, on est à trois, à fond, concentrés, connectés, dans le silence et la pénombre et à 11h, Tristan voit apparaître la tête de Jonnie, elle sort tête et épaules, il l'embrasse, lui parle... et panique car elle a trois tours de cordon autour du cou. Marie Agnès est en train de se garer, Tristan, qui était prêt à tout couper, descend en catastrophe lui ouvrir la porte, notre interphone restera d'ailleurs marqué de trainées de sang pendant quelques jours. Elle arrive quatre à quatre et défait simplement le cordon afin que Jonnie puisse continuer à sortir, c'est chose faite 3 min plus tard et ça y est, elle est là !


Je l'attrape, la pose contre moi, je suis gelée et fatiguée mais tellement heureuse.

Tout est calme, on prend le temps de s'installer confortablement dans le lit, Marie Agnès retire les draps utilisés, me couvre et range le désordre de la pièce. Tristan est à côté de nous dans le lit. Il coupe le cordon dès que celui-ci s'arrête de battre et Marie Agnès m'examine rapidement, tout va bien, rien à signaler, ouf ! Elle examine aussi le bébé, très rapidement et lui met une couche avant de la remettre dans mes bras pour la 1ère tétée.


Nathan arrivera quelques minutes plus tard pour rencontrer sa sœur. Et repartira direct chez papi et mamie lorsqu'il comprendra que le repas de midi n'est pas prêt d'arriver...


Je suis sur pieds l'après-midi même pour ma douche et le soir pour nous préparer un petit repas, Tristan a eu besoin d'aller au sport ce soir-là pour décharger. Jonnie est très calme, elle dort ou tète.


Les visites de la famille commenceront le lendemain, mes parents passent très rapidement et mon frère aussi, la famille de Tristan arrive du sud deux jours plus tard, ils sont très discrets et nous aide à gérer les tâches ménagères et la cuisine tout en savourant les premiers instants avec leur petite fille.


L'accouchement est très souvent considéré comme « l'épreuve ultime » dans la vie des femmes, un passage obligé mais dont on se passerait bien pour avoir ce bébé tant attendu par ailleurs. Peur, douleur, violence, sont des mots que l'on entend très souvent lorsque l'on parle d'accouchement. Depuis des milliers d'années, les femmes accouchent à travers le monde et le mystère de donner la vie, les croyances autour de l'enfantement (sang, hurlements, déchirures, mort), les religions qui rendent tabou le corps de la femme bien qu'elles réservent celui-ci à la grossesse par ailleurs, les non-dits entre femmes même, la douleur immense également lorsque les choses se passent « mal », génèrent des peurs transmises depuis des générations et qui sont comme intégrées, faisant partie du package de la grossesse.

Les médecins et personnel soignant eux-mêmes intègrent cela comme faisant partie du chemin normal de la grossesse. On médicalise à outrance, on annihile les capacités sensorielles et émotionnelles de la femme, on met le partenaire de côté, on éloigne les enfants, on surveille, on analyse, on détourne l'attention de ce qui se passe, sous prétexte de sécurité. Alors, oui, la médecine occidentale et les normes d'hygiène font que les naissances se passent généralement bien, c'est à dire que la mère et l'enfant sortent vivants de l'épreuve, mais comment cela les impacte-t-il au fond ? On est vivant en surface mais dedans ?

Nous parlons tout de même d'un éventement dans la vie d'un couple et dans la vie d'une femme. Certes, à l'échelle du monde, c'est plutôt banal, mais individuellement, c'est une chose énorme. Et qui mérite toute la joie du monde.




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